La passagère

           Dix huit heures.Une jeune femme marche le long des quais de la gare. Elle tourne la tête à droite, à gauche, scrutant  le couloir ferroviaire glacial, poussée aux reins par le mistral qui souffle dru ce soir de décembre.Elle porte un manteau ardoise évasé aux hanches,comme une cloche. Un tremblement secoue ses épaules. Mais à cette heure et par ce froid, personne n’a l’idée d’observer une passante à la silhouette de cloche grise agitée de soubresauts.

 

       Et pourtant si: rien n’échappe à la surveillance du contrôleur en haut de sa guérite. Les familles engourdies attendent sur les bancs le train en retard.

Des gens piétinent, flanqués de leurs valises. Le regard du contrôleur revient se poser sur la voyageuse qui lance des regards aux quatre points cardinaux comme si elle attendait qu’un vaisseau spatial l’emporte ailleurs.Elle fait les cent pas sur ses jambes de danseuse, engoncée dans son manteau. Même fagotée comme ça, elle a l’allure d’une princesse , son pas inimitable et dansant,la pointe du pied en dehors, le talon effleurant le sol.

 

        Elle rappelle au contrôleur cette femme qui danse l’été sur l’esplanade de la porte d’Aix. Elancée et mince dans son collant pailleté et sa robe noire  usée, le visage racé et sauvage. Elle se contorsionne devant un homme aux yeux jaunes enfoncés au creux d’un visage au couteau, la  joue barrée d’une balafre , les doigts des mains hérissés de bagues agitant un tambourin. Il scrute la danseuse comme un aigle sa proie,avec précision et dureté. Elle danse, hanches et épaules ondoyantes, bras écartés comme des ailes, doigts frémissants au bout des mains. Il y a quelque chose de crâne à être aussi brune, cheveux sauvages. On dirait qu’elle va prendre son envol mais les talons frappent au rythme du tambourin avec une furieuse envie de disparaître sous l’asphalte. Un sourire chagrin crispe son visage au profil aigu. Oui, c’est bien elle.

 

        Sa  hâte qu’il perçoit hagarde, l’agitation de son corps alertent Lucien Sauveton. Jetée entre les griffes d’un hiver impitoyable,encore une Romano qui hante la gare  à la recherche d’ une salle d’ attente où l’on peut aller aux toilettes, s’allonger sur une banquette pour y somnoler sans se faire voler ou pire. Une nuit au milieu des valises et des postérieurs, avec des ronflements et des cliquetis, les piétinements des allées et venues, les chamailleries incessantes. Mais une nuit sans la morsure du froid. Le contrôleur  ne chasse pas les personnes sans billet : l’hiver, la salle d’attente est bondée : Là, sur un empilement de sacs en vichy bleus et blancs,des africains dorment. Tout ce qu’ils possèdent, ils le portent sur le dos. À portée de main un pain, une orange entamée, une bouteille d’ eau.

 

         Enfin le TGV est arrivé au ralenti,  royal,  il s’immobilise sans  bruit comme un reptile. Le temps que les marches d’escaliers se déplient, le train dégorge sa population par toutes ses portes.La horde des voyageurs ahanant sous le poids des valises envahit les quais. À  travers la verrière, Lucien Sauveton scrute cet espace grouillant de vie. Un africain coiffé à la Hendrix décoche un sourire étincelant aux voyageurs en  essayant de les délester de leurs valises.Son travail n’a pas l’air de marcher. Il ne sait pas s’y prendre pense le contrôleur en haussant les épaules. Certains voyageurs épinglés dans leurs costumes gris, attaché- case dans une main, portable dans l’autre descendent, visage chiffonné de fatigue. D’autres voyageurs s’éloignent dans le noir et le froid, courbés, besace au dos, les yeux vides.  Des exclamations  fusent tandis que deux personnes s’avancent l’une vers l’autre pour s’étreindre. « Clarissa ! Frédéric ! »C’est ça le bonheur, être attendu sur le quai d’une gare.  Indifférents à la cohue, un père et son fils échangent de larges tapes dans le dos, virile accolade. Une mère accueille son fils en le couvrant de baisers.

 Leur embrassade aiguillonne  la solitude de Lucien Sauveton. L’on peut tricoter un canevas avec les souvenirs des siens. Moi, pense Lucien ,je n’ ai pas de fil puisque

 j’ ai tué ma mère. Maman ne résista pas à l’ouragan Lucien, ma grosse tête lui déchira les entrailles. Hémorragie interne.  Mon père acquiesça  lorsqu’on lui annonça que j’ étais viable, mot qu’il remplaça par invisible. Les années avec grand-mère passèrent lentement à la mesure de ses gestes harrassés. Le père passait le soir, regard vide et pas traînant. Lorsque j’ atteignis mes dix ans Grand-mère  mourut. Mon père jugea que j’ étais en âge de me débrouiller seul.       

                     

                Les voyageurs en partance  secouent leur torpeur et leurs jambes et s’alignent sagement dans la file d’attente. Armé d’un sourire et d’une poinçonneuse, Lucien Sauveton perfore les billets. Les wagons de seconde classe se remplissent. Sans que rien ne l’ait laissé prévoir,avec un élan farouche de la dernière chance, la tsigane grimpe dans le wagon- couchette  première classe sans échapper au regard du contrôleur. Crânement, elle se faufile, s’engouffre dans le couloir et se réfugie dans un  compartiment capitonné comme un boudoir. Harassée, elle étend son corps sur la couchette. Des ruisselets de sueur inondent son visage. Il lui tarde que ça se termine. Elle voit alors surgir un homme aux yeux bleus à képi et uniforme impeccable vociférant en brandissant carnet à souches et stylo à bille.

—Vous êtes entrée ici par effraction !

Yeux noirs écarquillés, elle le regarde, effarée.

—Vous ne pouvez pas rester ici, vous n’ avez pas de billet .

Elle balbutie avec un fort accent de l’est , en roulant les r et en appuyant sur la dernière syllabe :

—Ici, j’ai très chaud.

Sa respiration se fait de plus en plus courte, comme un chien qui halète.  Sur le quai, un sifflet retentit.Le train s’ébranle paresseusement.

—Vous êtes entrée ici comme une voleuse : où espérez-vous aller ?

—Rien fait mal ,rien volé.

— Nom, prénom, adresse !

—Moi, Lorena. Roumanie.

—Vous êtes passible d’une amende pour transgression de la loi en vigueur, loi numéro tant qui sanctionne toute infraction au règlement !

Loréna n’écoute plus. Elle respire de plus en plus fort. Des spasmes lui font pousser des cris rauques. Il se penche vers elle, reçoit son souffle humide et chaud. Elle  plante ses yeux noirs dans les yeux bleus du contrôleur. Un diamant noir qui le fait fondre tel  un névé, avec quelque chose qui se fissure, l’ entraînant vers les eaux profondes.  

—Vous êtes souffrante ?

Elle montre son ventre arrondi.

—Bon sang ! Vous allez accoucher ! Bougez-pas, je vais chercher de l’aide. Respirez, restez calme.

—Non!  Aidez-moi s’il vous plaît ! Implore-t-elle en ouvrant des yeux humides de toutes les prières du monde.

Il se  précipite  dans le couloir. Tirer l’alarme, arrêter le train, vite, un médecin ! Il tend son bras vers la manette, main gauche raide, ses doigts refusent de s’ouvrir. Allons ! Proteste t-il, le règlement est le règlement ! Le train  roule à vive allure au bord du fleuve. Sauveton jette les yeux au ciel : Tout conspire pour l’empêcher de donner l’alerte : le ciel givré d’étoiles, le roulis du train, sa main réfractaire.Corseté dans le règlement  qui l’étouffe,  il dégrafe son uniforme, ouvre la fenêtre. Respire ! Son cerveau balbutie encore : tire l’alarme,  règlement. Comme sa main gauche,  sa main droite refuse d’obéir.

 

             Cet appel dans le regard sombre de la jeune femme le poursuit  longtemps après que le train ait passé le  pont franchissant le fleuve. Au diable le règlement !  Une femme implore ton aide. Personne ne doit savoir. Ma jeunesse s’est consumée entre une grand-mère harassée et un  père étranger aux sourcils froncés d’un  reproche : tu as tué ta mère. Non je n’ ai pas tué Maman. Cette phrase assassine, assenée dans mon enfance me colle à la peau comme une croûte de pus. Un chagrin que j’endure, une amputation, un malaise.  Juste bon à poinçonner les billets. Mon avenir ? Un trou noir. Ma vie, une erreur d’aiguillage ! Bon, arrête- là les violons. 

 

            Lorena attend la prochaine déferlante qui lui arrache des gémissements. Elle mord un lien tressé de tissus. La future maman  perd les eaux. Les spasmes se  rapprochent,  la douleur  foudroie ses reins. Lâcher tout, ne pas retenir.  

  

              Son nœud de cravate, la routine  lui serrent la gorge. Se peut-il qu’un jour il accède au grand large, éclaboussé d’embruns? Peut-il à son tour naître à la vie ? S’échapper cinq minutes de cette vie d’horloge? S’extraire à la glu des jours. De l’uniforme amidonné. Cette femme ne vient-elle pas bousculer sa vie réglée droit comme ses livres de caisse ? Et ce regard qu’elle lui a lancé ! Comme si sa vie dépendait de lui ! Il appuie son front contre la vitre: sa vie grise, monotone, sa condition subalterne, les éternelles paperasses à remplir, tout lui paraît rétréci. Il respire. Le souffle, les larmes, le sang, sa salive , tout recommence à circuler. Ses joues retrouvent leur couleur, ses mains leur chaleur. Et pour accomplir ce miracle, il a suffi d’un seul regard qui l’ appelle. Bon sang se dit-il, elle a besoin d’ aide.Réagis !

 

          Le bébé pointe sa tête,ruisselant comme sortant de la mer. Il sent partout sur sa jeune peau l’air qui l’éveille. La  jeune  accouchée sait les gestes à accomplir : elle coupe le cordon ombilical beu vif.

 

           Narines voluptueusement dilatées, le contrôleur n’a plus envie de rien contrôler. Le vent sifflote à ses oreilles. Soudain un cri ou plutôt un vagissement. Il se rue dans le compartiment.

—C’ est une fille, comment s’appelle t-elle?

—Comment  vous appelez-vous ?

—Moi, c’ est Lucien.

—Loucien, voici Loucia  dit-elle en ouvrant le a comme ses bras.

 

            Lucien se rue hors du compartiment.Trop d’émotion ! Et cette odeur âcre qui le prend à la gorge ! Il happe à grandes goulées l’air revigorant, tourne la tête, visage giflé par le vent. Son képi se dévisse, s’envole. Cheveux ébouriffés, il  gambade, fait  de grands moulinets avec ses bras. Révolu le temps où il n’était pas question de se laisser perturber par un trouble quelconque !  Déterminé, il sait ce qu’il doit accomplir.

—Loucien ! J’ai peur vous parti.

—N’ayez pas peur, je ne vous abandonne pas.

Lucien offre un verre d’eau à la jeune maman.Elle boit  avidement, à petites gorgées. Avec sa langue,elle recueille l’eau qui coule aux coins de ses lèvres. Posément, Lucien se lave les mains dans le lavabo. Il se sent alerte, parfaitement éveillé. Il remplit le lavabo d’eau tiède et baigne la nouvelle-née dont les doigts anémones se recroquevillent. La petiote crispe son visage barbouillé qu’il lave minutieusement, il baigne ses cheveux plus fins que des plumes.Là, dans le pli du cou, derrière les oreilles,comme ça colle, cette glue blanchâtre. Loucia écarte ses jambes têtard et grogne de bien être en faisant  pipi dans l’eau. Tout fonctionne à merveille ! Lucien l’enveloppe dans une serviette douillette en frottant son dos.Il accomplit chaque geste comme un rituel sacré.La petiote se tortille d’aise. À présent, Lucien fait la toilette de la jeune femme. Jamais il n’a été si près de l’intimité d’une femme, pas de cette façon. Il remarque sur ses bras des échymoses, marques récentes.  

         La petite fait des mouvements de succion, couinant comme un chaton. Lucien  l’approche des seins gonflés. Sa bouche lippue engloutit le mamelon et tête goulûment. Au souffle paisible de la passagère, Lucien comprend qu’elle s’est assoupie, le petit être chaud serré contre sa poitrine.

 

           Il regarde battre les cils démesurés sur l’humide et vaste prunelle sombre, Lorena se réveille.Le compartiment sent bon la lavande. Ambiance de harem nomade avec son bivouac de couches. Avec une jeune maman  qui offre à voir des  seins aussi plantureux qu’innocents, le tout baignant dans cette odeur âcre de nourrisson et de lait. Lucien prend le bébé, le pose dans un colis postal en carton tapissé d’une couverture moelleuse. Il installe un plateau garni d’un thé et de viennoiseries sur les genoux de la maman.

 —Vous allaitez, il faut prendre des forces. Reposez-vous  tranquillement.

Elle dévore tout sans laisser une miette.

—Oh ! Vous  beau sans chapeau !

 —Vous voulez dire sans képi ? Envolé  képi !

—Vous beaux cheveux blonds.

Lucien fourrage les doigts dans sa tignasse en se dandinant d’un pied sur l’autre puis finit  par planquer ses mains dans ses poches.

—Ici, vous êtes en sécurité. Personne ne viendra vous déranger.Il y a peu de passager en première classe.

Une question martèle le crâne de Lucien : qui a bien pu lui planter ce marmot ? Qui donc ? L’homme à la cicatrice ?

—A - a -vez-vous quelqu’un ? Bredouille- t-il.

Lorena révèle qu’elle avait quelqu’un, un méchant qui  la frappait. Elle s’est sauvée. C’est lui le père de l’enfant. 

—C’est cet homme qui vous a fait ces bleus ?   

—Si , oui, c’est lui.  

— Avez-vous un endroit où aller ?

—Rien .

—Soyez tranquille. Je ne dirai rien de rien.

 

           La lumière brille dans les yeux de Loréna.  L’ éclat de ses yeux semble  produire eux-mêmes la lumière. Elle sourit, sourire éperdu qui cache on ne sait quel désespoir. Elle lui  touche la main  pour le remercier. Il se dandine, la joie

l’encombre tant qu’il finit par embrasser sa main.Le train roule, roule, roule. Le train roule dans la nuit qui devient moins noire. Blottie dans les bras de Lucien, bercée par le tacatam du train , Lucia ronronne. Il tend son index que la menotte agrippe. Lucia écarquille ses yeux lactés , tout éblouis du jour qui pointe à travers la vitre.    

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